Laurent Bechtel

Lignes claires

Manou Farine

« Un mirage ?…Tiens ?… Je croyais qu’on les avait supprimés !… » Dupont et Dupond

Laurent Bechtel manie la dialectique du plein et du vide avec la fl uidité d’un illustrateur et l’exigence d’un sculpteur. En résulte un travail naviguant fermement de l’un à l’autre. Théâtre des opérations : la description et l’intégration du paysage dont il désosse signes et strates. À l’image d’une grande planche d’aggloméré beige sable, qu’il surélève légèrement. Moins reprise des vertus horizontales explorées par Carl Andre que territoire synthétique à la mesure des lieux. La plaque se présente comme une doublure partielle du sol, prenant en charge un angle de l’espace d’exposition, à ceci près que ses côtés opposés dessinent de vives échancrures à la manière d’une côte ou d’une frontière accidentée. Et comme pour domestiquer davantage son proto-paysage, Bechtel fi xe sous sa surface quelques dizaines de petites roulettes, de celles que l’on utilise pour déplacer les chaises de bureau. Bilan : la planche superlative cale en même temps que les roulettes, rendues célibataires et inutiles par excès de nombre et de fonctionnalité, taclant au passage la course à l’hyperproductivité.

Du trop plein au retranchement, la fabrique du paysage se prolonge avec une série de planches empruntées aux albums de Tintin, planches muettes vidées de tout élément, à l’exception des décors naturels. Privées d’actions et de récits, les séquences paysagères n’en deviennent que plus politiques. Montagnes des Balkans, désert d’Arabie Saoudite ou cratères lunaires, les dessins affi chent un manque et remettent en selle et au présent les petites leçons de relations internationales commises par Hergé. Et à nouveau, Bechtel fait du spectateur le témoin mélancolique d’une double opération de retrait et de recharge. C’est encore un territoire physique et politique que l’artiste construit avec Non lieu (2007). Ni brandi, ni planté, son drapeau – hampe + pièce d’étoffe – est simplement maintenu debout par les éléments ayant servi à sa fabrication : bois, toile, sachet de vis, marteau de charpentier et pot de peinture rouge. Autrement dit : au sol, un symbole énoncé dans sa plus concrète matérialité, et à la verticale, un drapeau formulant un geste et un temps de fabrication. Un peu comme si Bechtel avait lestement ajusté au signe et au symbole une version bistournée de Support(s)/Surface(s). Le drapeau un brin penaud pourrait bien par métonymie énoncer un territoire ou une révolution génériques. Mais s’active tout aussi bien sur le territoire cultivé et suridentifié du lieu d’exposition. D’autant que l’artiste a pris soin, en guise d’étoffe, de peindre une toile déchâssée…

Ellipses

Le paysage m’intéresse dans sa capacité à suggérer une présence humaine.
Les formes que j’emploie, détourne ou invente sont toutes en rapport avec des notions de territorialisation ou de domestication de l’espace.
Minimales et parfois fragiles, elles provoquent des vides qui évoquent une absence, un abandon, comme un temps d’arrêt dans lesquels des corps sont implicitement présents. Ces vides sont à considérer dans mon travail comme des ellipses narratives, des espaces indéterminés à travers lesquels des histoires se construisent.
Comme dans des images romantiques, mes oeuvres créent des environnements dans lesquels la relation de l’humain à la nature ne se défait pas d’espaces ouverts au songe, au silence et à la mélancolie.
LB